18 mai 2017

Lettre à ma fille

 Ma fille,

 

Déjà onze ans que je célèbre tes premières fois.

 

Premier sourire que je souhaite suivi de beaucoup d'autres. Pour que la joie inonde ton quotidien.

Premiers pas vers un avenir que j'espère riche d'expériences. Pour que tu connaisses le goût de la vie dans toutes ses nuances.

Premiers mots que je désire forts. Pour que ta voix résonne quand il le faudra.

Premiers pourquoi auxquels je réponds toujours. Pour que ta curiosité porte tes convictions.

Premier jour d'école, premier trajet seule, premiers chagrins, premières consolations...

 

Déjà onze ans que je célèbre tes découvertes.

 

Hier soir, encore, tu es rentrée avec une première fois.

 

Première main sous ta jupe. Première main d'un garçon qui s'égare sans ta permission. Ta colère, tes questions, tes doutes.

 

Et je vois les années qui déboulent...

À pleurer tes premières fois.

 

Première fois à être sifflée dans la rue, toi qui ne te retournes pas, et un « Salope ! » qui résonne fort dans ta jeunesse.

Première fois à entendre que, quand même, elle l'avait bien cherché, cette fille à la une des journaux, bafouée dans son corps et sur la page.

Première fois à rester crispée dans les transports, en sentant une érection se frotter contre toi, qui hésites entre le scandale et les larmes.

Première fois à marcher en contemplant tes pieds, juste au cas où un connard se croirait tout permis parce que tu aurais croisé son regard.

Première fois où tu rangeras une tenue au fond d'un placard, avec un soupir de regret, parce que trop moulante, trop courte, trop femme pour ce monde où c'est aux victimes qu'on demande des comptes.

Première fois à laisser une remarque sexiste passer. Pas parce que tu es d'accord, ni par lâcheté, juste par lassitude. Parce qu'il faut choisir ses combats.

Première fois à sentir la main insistante de cet homme, un que tu désires, auquel tu faisais même confiance, que tu aimes peut-être, qui appuie sur ta tête. Comme si la fellation était son droit. Comme si ton refus ne suffisait pas.

Première fois à dire un non qui sera ignoré. Puis à devoir te justifier. Parce que dans ce monde là, certains pensent qu'il y a de bonnes et de mauvaises victimes.

 

Hier soir, tu es rentrée avec une première fois.

Juste une main aussi petite que la tienne qui a fouillé sous ta jupe. J'ai senti ton regard posé sur moi : pourquoi maman ?

Je n'ai pas de réponse. Pardon.

 

Hier soir, tu es rentrée avec cette première fois.

Une de celles que je ne célébrerais pas.

Et pour la première fois depuis que je suis ta maman, me rappeler qu'aujourd'hui c'est aussi cela être femme.

 

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Tous droits réservés - Émilie Cognac - http://www.ecrhistoires.fr/

Posté par Emilie Cognac à 08:00 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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